C'est trop compliqué et pas si facile.


Billet du 28/01/2020


Ressentir le blocage méthodologique.


Aujourd’hui je tiens à vous parler d’une source de frustration régulière que je ressens dans les différents échanges que je peux avoir ou que je peux entendre dans les divers « cafés-débats » auxquels il m’arrive d’assister.


Il me semble souvent entendre deux petites phrases aux pouvoirs magiques qui sont « C’est trop compliqué... » et « Ce n’est pas si facile... ». Bien sûr pernicieusement placées lorsque le sujet de la discussion est une recherche de solutions, d’actions, dans le cadre de ce que j’appellerai grossièrement la « transition écologique ». Je sais que ce terme n’est pas forcément le plus adapté mais j’éprouve souvent des difficultés à dénommer facilement ce grand cadre de changement global sur lequel je travaille.


Pour moi, ces phrases désamorcent les possibles. Elles interviennent comme le fer de lance du probable pour clore au plus vite la discussion.


Exemple classique : « Pour résoudre la question de l’alimentation locale sur la commune de Trifouillis-les-Oies, nous pensons que 5 micro-fermes permettraient une sécurité alimentaire convenable ».


Réponse classique : « C’est trop compliqué, avez-vous pensé au potentiel foncier de cette commune ? Au dimensionnement de ces micro-fermes ? Aux statuts qu’elles devront prendre ? Avez-vous des personnes prêtent à s’investir dans ces structures ? [...] ».


Dans cet exemple sorti du chapeau, la réponse tue dans l’œuf la formulation de l’idée. Car lors de l’énonciation, tous les paramètres n’ont peut-être pas encore été considérés. Et quand bien même les personnes proposant l’idée auraient réfléchies à ces éléments, elles ne pourront pas les détailler dans la discussion en cours. Les auditeurs tiers trouveront l’idée peut concrète, et les énonciateurs seront peut-être découragés.


Le pire cas possible étant si la réponse est suivi d’un contre-exemple très précis mettant à mal l’idée formulée.


Cette dialectique tue la diversité des solutions. Elle confine à l’empirique et contraint aux probabilités. Toute initiative de transition est complexe. Pas la peine de le rappeler. L’important est de réfléchir ensemble et de tester des idées. Seule la prospérité saura si l’idée initiale était « convenable ». Elle sera de toute façon menée à s’ajuster, s’adapter aux situations futures.


Défrichons la pensée complexe.


Cette référence à l’utopique lors de la mention d’initiatives de transition relève certainement d’une résistance naturelle au changement. Ce que je veux surtout explorer dans ce billet, c’est qu’il est également lié à ce qui est parfois nommé la « pensée en silo ».


Me semble-t-il issue d’une définition du manque de communication entre les services d’une structure (le « silo thinking »), je la définirai ici comme la tendance à aborder un système partie par partie pour par la suite en assembler les pièces.


Dans l’aménagement des territoires et le développement durable, cela se traduit par un traitement thématique par thématique de la « question environnementale ». Chaque thème est traité par une expertise thématique. Puis vient le temps de la synthèse qui tente de reconstruire le puzzle.


J’ai l’impression que cette façon de faire nous force à considérer une initiative de transition écologique par rapport à cette procédure méthodologique. Et donc que seul un pavé de 300 pages avec 20 chapitres thématiques peut y donner corps.


Si nous voulons une transition cohérente dans les actes mais aussi dans la pensée, nous devons à mon sens traiter l’information par la « pensée complexe » dont l’énonciateur le plus connu est sans doute Edgar Morin.


Dans ce changement de paradigme nous ne pouvons plus nous contenter de décrire par des mots et de ranger des concepts dans des boîtes. Les systèmes et les projets sont définis directement par des entités et leurs interactions. Ces derniers étant en perpétuelle évolution pour s’adapter au contexte. Là est la réelle complexité et non celle d’un amas de thématiques.


Si vous voulez une vision plus poétique (et allez disons-le « philosophique ») de cet univers de pensée, lisez donc « La révolution d’un seul brin de paille » de Masanobu Fukuoka. En plus d’y découvrir le parcours d’un sacré personnage, d’y apprendre d’autres façons de cultiver la terre, vous toucherez du doigt ce qu’il nommait la « pensée non-discriminante ».


Je dois dire que pour le coup, la pensée complexe n’est pas si facile à appréhender !


Cultivons le dissensus.


En guise de conclusion je tiens à rappeler ce que je disais dans le premier billet. La diversité des initiatives est primordiale.


Et si un jour l’on vous rétorque « C’est trop compliqué », vous pourrez répondre : « Tant mieux ! Je suis certainement sur la bonne voie ».


Au plaisir de vous lire et de vous croiser un jour.